Anaïs Volpé

Anais Volpé est une artiste complète. Réalisatrice, actrice et scénariste, elle a vécu une année intense avec son projet HEIS regroupant un long-métrage (« Chroniques »), une série (« pile ou face ») et une installation artistique (« sur le mur »). Le long-métrage, lauréat de la compétition Contrebandes du Festival International du Film Indépendant de Bordeaux et primé au LA Film Festival sort aujourd’hui.

Social et différent, HEIS raconte l’histoire de Pia, une artiste de 25 ans qui retourne vivre avec sa mère et son frère jumeaux, Sam. Une plongée dans l’intimité de cette famille avec toutes les problématiques que cela comporte : les relations frères et sœurs, le rapport à l’amour et surtout, aux galères du travail chez les jeunes d’aujourd’hui. Une œuvre intense et poétique qui pose un regard non seulement neuf mais surtout juste sur les enfants des années 90.

Parle-nous de la naissance d’un projet comme HEIS. 

HEIS est né il y a trois ans en Chine alors que j’avais été invité à Pékin pour l’un de mes premiers court-métrages, Blast. J’ai vécu à ce moment là dans un univers complètement parallèle, avec un  décalage de vie tel, que j’ai commencé à réfléchir sur la manière de créer et de produire des choses en France. À force de faire des choses et d’évoluer professionnellement là-bas, une certaine tristesse m’a gagné en pensant à la France et en constatant qu’en Chine la création était si facile et que le champ des opportunités était si vaste. Les questions sur la jeunesse et sur les problèmes que rencontrent les 18-30 ans se bousculaient déjà dans ma tête avant mon départ, mais ce voyage a tout accéléré. J’avais un réel besoin de filmer ce que je vivais, et de là a commencé à naître la série. Au final, j’avais tellement de matière que j’ai voulu continuer en rentrant en France et ne pas m’arrêter à ce seul format.

D’où sa dimension crossmédia ?

Ce n’était pas du tout prévu à la base, mais j’avais tant de choses à raconter autour de HEIS que cela m’a permis de proposer quelque chose de plus global. J’aime bien l’idée de rester dans une forme de recherche artistique. Les trois formes de HEIS sont en fait complémentaires, mais peuvent aussi bien vivre séparément. Je n’aime pas qu’on m’impose des choses pour comprendre une oeuvre, alors je ne voulais pas obliger les gens à devoir visionner le film uniquement en ayant vu l’installation ou la série et inversement. L’installation m’a surtout permis d’aller jusqu’au bout du travail de Pia et de montrer l’exposition qu’elle prépare tout au long du film et qu’on ne voit jamais.

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On pourrait penser que le personnage de Pia est autobiographique. C’est le cas ?  

Il y a un peu de moi dans Pia, c’est sûr. Après, tout le squelette du film est une pure fiction. Ce n’est pas ma vie que j’ai voulu raconter. Il y a un peu de mes expériences dans son combat pour faire aboutir ses créations. La preuve, je suis arrivée à Paris à l’âge de 17 ans et je n’ai commencé à tourner qu’à 25 ans. Une longue période de galère, mais là encore, avec beaucoup d’espoir. Plus que les moments de galère, c’est surtout une jeunesse qui a envie.

Il n’y a aucun jugement sur les personnages dans le film. Tout est nuancé, que ce soit la vision de la vie, de la famille ou de la galère. 

Des trois personnages, aucun n’est bon ou mauvais, aucun n’a raison ou tort. En réalité, on voit la mère avec toutes ses angoisses et en même temps avec tout son espoir et son amour pour ses enfants. On sent qu’elle n’a pas envie de les brider et qu’elle ne l’a jamais fait. Ça ne l’empêche pas d’être inquiète pour leur avenir. Elle aimerait juste être rassurée par eux et qu’ils réussissent leur vie. Je pense que c’est représentatif de notre génération, où nos parents – pour certains en tout cas – nous ont laissé libre de choisir notre voie, mais qui s’angoissent devant la difficulté de ces choix. Finalement, il y a un retour de bâton à ce libre choix.

HEIS a été entièrement autofinancé. Comment on réalise un tel projet sans aucune aide ? 

C’est vrai, je n’ai pas du tout été accompagnée financièrement sur ce projet. Tous les matins, je travaillais au service petit-déjeuner du Café de la Paix, à Paris, et je tournais l’après-midi. C’était épuisant mais ça a aussi été un choix. Le film parle de la jeunesse qui bricole, qui se débrouille et qui, malgré la galère, va faire des choses. Cela me semblait presque indécent d’aller demander un énorme budget pour réaliser ce projet. J’avais envie de regarder les problématiques de la jeunesse en face, et en même temps, c’était vraiment ma vie.

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Un film qui a traversé l’Atlantique pour revenir avec un prix au Festival du Film indépendant de Los Angeles. Tu peux nous raconter cette expérience américaine ?

C’était génial ! Déjà, on ne s’attendait absolument pas à ce que le film soit pris. Nous avions loupé la date butoir d’inscription en janvier de l’année dernière, et au dernier moment, on a réussi par une sorte de dérogation à inscrire le film après coup. On ne pensait pas être sélectionné non plus, surtout que nous avions envoyé une copie de travail, ni mixé, ni étalonné… Alors imagine quand nous avons appris que nous faisions partie des six films sélectionnés en catégorie internationale sur les 5000 films candidats. Nous étions en plus le seul film français. C’était l’euphorie. Il a fallu mixer le film et l’étalonner en un mois. On a reçu un code Fedex et on s’est envolé une semaine plus tard pour Los Angeles. Ça a été une période de dingue.

Tu as senti un contraste entre la manière d’aborder le cinéma en France et aux Etats-Unis ?

Je n’ai bizarrement pas senti de différence. Peut-être que le public que nous avons eu était déjà réceptif à notre genre de cinéma. On nous a posé autant de questions à Los Angeles qu’à Bordeaux par exemple, et les questions se rejoignaient assez.

Nous avons un public très mixte. De toutes les cultures et tous les âges. C’est bien de voir que le film peut rassembler des personnes de tous les horizons. En fonction de ce que tu vis, le film va, soit te rassurer, soit t’angoisser si il appuie sur des points sur lesquels tu n’as pas envie de réfléchir. Pour l’anecdote, Il y a une maman américaine qui est venue voir le film avec sa fille, et qui nous a dit que juste après qu’elle avait pris sa fille dans les bras et lui avait dit je t’aime. On avait peur au début que la thématique sociétale du film ne plaise pas forcément en Californie, et pourtant, ils ont été sensible à cela.

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Contrairement à beaucoup de cinéastes, tu ne viens pas d’une école de cinéma. Cela t’a permis d’avoir une vision plus personnelle, moins formaté ?

C’est important de créer des choses singulières. J’essaye juste de proposer des choses en phase avec ce que je suis. Le point commun chez les réalisateurs que j’affectionne le plus est le côté très personnel de leurs œuvres. Et puis je regarde peu de film, surtout pendant mes périodes d’écriture de HEIS. Pour ne pas être influencée surement.  Je regarde beaucoup de séries par contre. Je suis un public assez difficile niveau film alors que les séries me permettent de me divertir donc je suis moins exigeante.

Nous vivons une période de mutation du cinéma. Tu pourrais sortir un film uniquement en VOD ou la salle de cinéma reste essentielle pour toi ?

Il faut lier les deux. J’aime quand les nouvelles formes se cumulent avec celles qui existent déjà. Le système français est un peu verrouillé par rapport à cela, mais il est aussi très aidé, ce qui reste une bonne chose.

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Un prochain film en prévision ? Une suite ?

Je suis en pleine écriture du prochain. Tout ce que je peux dire pour l’instant, c’est qu’il y a une continuité et une suite logique de questionnements dans le prochain.ce n’est pas la suite de HEIS. Je pars toujours de ce qui m’inspire, ce qui me touche et ce qui me parle. Je vais toujours mettre mon vécu avec beaucoup de distance et de recul.

Quel conseil donnerais tu à un autre réalisateur qui, comme toi, partirait de rien pour monter un film ?

C’est toujours compliqué de donner des conseils, moi même j’en ai besoin. Si j’ai accepté de faire ce long-métrage avec zéro budget, c’est parce que je n’avais pas besoin de beaucoup de personnes à la technique. Si le film est possible à réaliser avec une toute petite équipe, je dirai aux personnes de se lancer. Il faut être hyper passionné. C’est compliqué et ça demande beaucoup de sacrifices alors plus qu’un envie, il faut en avoir besoin ! Si la personne est à fond, il faut se dire comme moi : « au pire, ça marche » !

Un film qui sort en salles à partir du 5 avril 2017 : 

À Paris, exclusivement au cinéma le Luminor, les samedi et mercredi soir à 20h et les samedi et dimanche après-midi à 16h. Mais aussi à Marseille, Nice, La Roche-sur-Yon, Montpellier, Toulouse, Angers, Saint-Etienne et Rouen.

Site internet : www.heis.fr  

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